Culture du viol et angles morts de notre société : lire et écouter pour faire évoluer notre regard
Billet de réflexion autour de la tribune d’Iris Brey (janvier 2024) : Affaire Depardieu : « Le cinéma est un des endroits où se fabrique la culture du viol »
Dans le travail d’accompagnement, d’écoute et de protection, se confronter aux mécanismes de domination et aux stéréotypes sociaux est une nécessité. La tribune d’Iris Brey offre un éclairage précieux et invite à prendre une hauteur indispensable sur ce que l’on nomme le « continuum des violences ».
Voici les passages majeurs de cette analyse qui résonnent particulièrement avec nos postures professionnelles et citoyennes.
« On essaie de nous faire croire qu’il y aurait deux hommes en Gérard Depardieu ; d’un côté, un parent aimant, un acteur consacré ; de l’autre, cet individu visé par diverses plaintes pour viol et agression sexuelle. Mais ce qui est terrible, et c’est bien le point d’aveuglement de notre société, c’est qu’il peut être ces deux hommes à la fois.
Depardieu n’est pas un cas exceptionnel, c’est l’exemple banal d’un homme qui a du pouvoir et qui va s’en servir pour prendre ce qu’il veut des femmes, sans se soucier de leur consentement. »
« Ceux et celles qui défendent Depardieu s’appuient sur des stéréotypes profondément ancrés, capables de décrédibiliser la parole des victimes. Le viol continue d’être conçu comme un acte violent perpétré par un inconnu de nuit. Ces viols-là existent. Mais, dans leur grande majorité, les viols sont commis par des hommes qui connaissent leurs victimes.
Les hommes qui violent voient une possibilité de dominer un autre corps, et ils la prennent. Ce comportement s’apprend. Il s’apprend par une multiplicité de récits (familiaux, culturels et sociaux), d’expériences et d’images. »
« C’est effectivement les comportements banalisant la sexualisation des enfants et des femmes qui participent au continuum des violences et qui créent un climat social où le viol et l’inceste ne sont finalement pas tabous, mais bien le socle de notre société patriarcale.
(…) Cela ne veut pas dire que Les Valseuses est un bon ou un mauvais film. Cependant, il est important de prendre conscience que ce qui est représenté est une agression et que le cinéaste Bertrand Blier a décidé de la filmer comme un moment érotique et excitant du point de vue des héros. (…) Les Valseuses n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. »
« Se confronter à cette culture du viol et de l’inceste ne va pas effacer les œuvres ni les acteurs. Gérard Depardieu est et restera un grand acteur. Cela ne doit pas pour autant le protéger. Ni protéger le monde du cinéma, qui a mis en place un système d’impunité pour protéger ses « génies ». Un génie n’a pas besoin de maltraiter, d’agresser ou de violenter ses équipes pour faire une œuvre.
Cette prise de conscience permet de renouveler notre regard. Nous aimerions pouvoir chérir des œuvres à jamais, nous aimerions pouvoir chérir des acteurs à jamais, nous aimerions pouvoir chérir des figures paternelles à jamais… Et, pourtant, écouter les voix qui n’ont pas été entendues pendant si longtemps peut nous faire évoluer. »
💬 Note de réflexion : Regard sociologique vs cadre judiciaire
Lors de la publication initiale de cette réflexion, une question m’a été posée quant au risque d’utiliser un fait non jugé ou de ne pas présenter un « avis contradictoire » sur cette affaire. Il me paraît essentiel d’apporter ici une précision sur ma posture.
Si le titre original de la tribune pouvait prêter à discussion, le cœur de l’analyse ne vise pas à se substituer à la justice, ni à faire le procès d’un homme en particulier. Il s’agit de prendre de la hauteur et d’adopter un regard sociologique (et non judiciaire ou médiatique) sur ce qui favorise la culture du viol dans notre société — que ce soit dans le cinéma, la politique, le monde du travail ou la sphère familiale.
Le principe du contradictoire et la présomption d’innocence sont des piliers fondamentaux de notre système judiciaire. Mais la présomption d’innocence n’enlève rien à la valeur et à la véracité de la parole des plaignantes. Ni l’auteure de la tribune ni moi ne sommes juges. En revanche, dans ma pratique professionnelle d’accompagnement et de médiation, se confronter à ce que la tribune étaye — par des chiffres, des faits et des mécanismes de domination — est une nécessité.
Ce que je soutiens avec force et conviction, c’est l’invitation à renouveler notre regard : comprendre un environnement culturel qui façonne notre rapport au pouvoir et au consentement, pour imaginer un monde qui valorise l’écoute et ne protège plus l’impunité sous couvert de « génie » ou de figure tutélaire.
